Mireille MAQUOI | Les voyages de Jules
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BONJOUR à tous, je m’appelle Jules, dix-neuf ans. J’ai l’embonpoint de Djôzef et la haute taille de Françwès, vous savez, ces deux zozos de légende qui bavardent depuis près de vingt ans sur la place d’Armes de Namur, à côté de la cage où ils ont enfermé leurs escargots, trop rapides pour eux. Il paraît que j’ai leur caractère, paisible et gentil, naïf aussi, je ne vois pas venir le danger mais balèze comme je suis, personne n’a trop envie de me chercher des noises. …

 

 

Je vous invite à embarquer chaque mois à bord de l’Eugénie, le bateau de mon grand-oncle que j’ai restauré pour naviguer sur la Meuse. Vous vivrez avec moi toutes sortes d’aventures et d’émotions dans les villes et villages qui bordent ce fleuve enchanté, de Namur à Charleville-Mézières.

“C’est un vrai plaisir d’écrire ces Voyages de Jules pour la revue alluMeuse, dont j’ai tout de suite apprécié le dynamisme et l’ouverture d’esprit.”

Un extrait de chaque épisode vous est offert sur le site de la revue alluMeuse

 

www.revue-allumeuse.be

 

 

Retrouvez-moi également en radio, le dernier lundi du mois, sur Vivacité dans l’émission Viva Wallonie où vous pourrez m’écouter vous raconter les passionnantes aventures de Jules.

Les voyages de Jules sur Vivacité

 

 

Je vous offre, chers amis lecteurs, le tout premier épisode des voyages de Jules

BONJOUR à tous, je m’appelle Jules, dix-neuf ans. J’ai l’embonpoint de Djôzef et la haute taille de Françwès, vous savez, ces deux zozos de légende qui bavardent depuis près de vingt ans sur la place d’Armes de Namur, à côté de la cage où ils ont enfermé leurs escargots, trop rapides pour eux. Il paraît que j’ai leur caractère, paisible et gentil, naïf aussi, je ne vois pas venir le danger mais balèze comme je suis, personne n’a trop envie de me chercher des noises.

Je n’ai guère fait d’études, aucune école n’a voulu me garder, j’étais atteint d’une pathologie déclarée incurable. Le prof avait à peine commencé à parler qu’un voile opaque s’abattait sur moi, je perdais conscience et je m’affalais sur ma table, saisi d’un sommeil profond qui pouvait durer des heures, rien ni personne ne pouvait m’en tirer, hormis mon estomac.

Je me réveillais à l’heure du repas ou de la collation, que je passais chez le préfet de discipline. Comme j’étais un élève calme et docile, on a préféré le traitement à la punition. Mais quel traitement ?

Apprendre à connaître ton pays, c’est apprendre à te connaître toi-même. Mais pour ça il te faut du temps, l’avion, l’auto et le vélo, c’est trop rapide et la marche, ça risque de te décourager. L’idéal pour toi, c’est le bateau. J’ai eu l’idée quand mon frère Eugène, qui n’y voit plus goutte, m’a annoncé avec la larme à l’oeil qu’il ne naviguerait plus. Son bateau, tu te rappelles son joli bateau si pimpant ? Tu y as passé des heures quand tu étais petit! Evidemment que je me rappelais, c’était la récompense suprême après une interminable semaine d’école, la lumière entre deux tunnels, je pouvais, sous la houlette du grandoncle, diriger le bateau et le ruban vert de la Meuse se déroulait pendant des heures sous mon regard attentif. Parce que là, Dédée avait dû s’en souvenir, je faisais preuve de mémoire, d’adresse et d’ingéniosité, le vieux n’en revenait pas. Je te passerai la barre quand tu seras grand, disait-il avec un sérieux de prophète.

– Tu as toujours aimé ça, les bateaux, a repris Dédée, ta baignoire de bébé en était déjà pleine. Celui d’Eugène n’attend que toi, il est mal en point et gémit d’un peu partout mais tes bras ne manquent pas d’huile. Rends-lui la vie et pars. J’ai lu les récits de grands aventuriers qui ont descendu ou remonté le Congo, l’Amazone, le Saint-Laurent. Toi, tu vas suivre la Meuse, c’est le plus vieux fleuve du monde, et l’artère vitale de ton coin de terre, facilement navigable avec un minimum d’initiation. Chemin faisant, tu écriras tes aventures, que je lirai au coin du feu.
Sur le moment, je me suis dit que ma grand-mère givrait complètement.

Un régiment de thérapeutes a défilé, chacun d’eux convaincu d’être le seul capable de me propulser dans la voie de la Connaissance mais l’un après l’autre ils ont baissé les bras, tout comme mes parents, muets d’impuissance et de consternation.

– Il s’agit pourtant que tu t’instruises, me dit un jour grandmère Dédée, quand tout le monde s’arrachait les cheveux à propos de mon avenir, il te faut juste trouver la manière. J’en connais une qui devrait te convenir.
– Ah, bon, ai-je fait par politesse et dans un grand bâillement à la seule perspective de m’encombrer le cerveau.
J’aimais bien ma vie comme elle était, moi. Ma mère faisait de la bonne cuisine, mon père n’était pas trop sur mon dos, j’avais quelques potes sous la main, dans le voisinage, pour aller flâner en ville et boire des Houppe2. D’accord, un jour ou l’autre je devrais gagner mon pain mais cool, on verrait l’année prochaine. Ou la suivante. Pour faire plaisir à Dédée, j’ai quand-même posé la question qu’elle attendait.

Mais peu à peu, j’ai cessé de dormir en classe pour me mettre à rêver. D’où je partirais, où j’irais, où je ferais escale, ce que j’emporterais… J’ai commencé à fréquenter la bibliothèque, l’office du tourisme, j’ai cherché sur Internet des blogs d’explorateurs, il m’est arrivé de snober les copains et de renoncer à la Houppe, sans le moindre regret. A la maison, je déployais des cartes, des plans de ville, je traçais des itinéraires, mes parents stupéfaits me regardaient émerger de l’ignorance crasse qui faisait ma fierté, ils n’osaient croire au miracle.

Les paroles de Dédée avaient fait mouche, cette diablesse m’avait percé à jour. Et elle a fait mieux. Par un beau dimanche de printemps, elle a sorti son vieux navigateur de frère de sa déprime en le persuadant que la relève était assurée. Ils m’ont emmené au port de Beez, où le bateau était arrimé.
Quand je l’ai vu, tout grisâtre, flottouiller langoureusement dans l’attente de son capitaine, j’ai su dans l’instant que mon destin était à son bord. Il ne m’a fallu qu’un petit tour sur le fleuve pour l’apprivoiser, j’avais déjà lu beaucoup de choses sur sa conduite. Tout ébahi, je me suis retrouvé dans mon rêve, filant sur l’eau, à l’allure libre et flâneuse qui me convenait.
A mon côté, le pilote à la retraite affichait un sourire béat et soudain il m’a dit :
– Je te confie l’Eugénie. Prends-en soin.

– C’est quoi ton idée ?
– Le voyage, a-t-elle proclamé en détachant bien les syllabes, sur le ton triomphant de celle qui a gagné la compétition.

Et de fait, elle avait réussi à éveiller mon intérêt, elle s’en est aperçue, une lueur d’amusement a brillé dans ses petits yeux noisette et elle a poursuivi :– Rien ne te formera autant que le voyage. Mais ne va pas courir bien loin, en touriste qui effleure à toute vitesse n’importe quoi sur son passage. Apprends d’abord à connaître ton pays et pour ce faire, parcours-le au rythme du lumçon, même si ta mère est liégeoise et ton père ardennais, tu es né à Namur, comme moi.

C’est une belle légende, la lenteur des Namurois, on peut en être fier, ça veut dire qu’au lieu de se précipiter comme des gogos sur une affaire, on prend le temps de la penser, de la mûrir et ce qu’on construit là-dessus est plus solide et fiable.

Il a frôlé l’asphyxie quand je l’ai serré dans mes bras. Je trouvais bien un peu ringard le nom de son bateau mais, éperdu de reconnaissance, j’ai promis de le conserver. Respect, tout de même. Et puis, le grand-oncle m’a parlé du premier paquebot transatlantique, construit il y a cent cinquante ans, l’Impératrice Eugénie. Ça changeait tout. Cette Eugénie, d’après lui, était une femme de caractère. Et une beauté. Il se répandait en éloges mais je ne m’endormais pas. Un érudit, Eugène. J’étais en passe de le devenir aussi.J’y ai laissé une bonne partie de mes économies, même si j’ai partagé le boulot avec les spécialistes de l’opération. On a sorti sur le ber la lourde carcasse qu’on a mitraillée au karcher, on a vérifié l’étanchéité des passe-coque, ressoudé une ou deux plaques métalliques, goudronné, remplacé le presse-étoupe.

Une fois l’embarcation dûment protégée de la rouille et des plantes invasives, on l’a remise à l’eau. Le reste n’était plus qu’un jeu de bricoleur. Je me suis mis à poncer, peindre et vernir, fou d’enthousiasme et d’impatience, oubliant parfois de manger et de dormir. Après un mois de travail acharné, j’ai contemplé mon oeuvre. Une piaule de rêve. Mon bateau flamboyait, c’était le pompon de la flottille locale, déjà les promeneurs s’arrêtaient pour le contempler. Je pouvais partir.

 

Mireille MAQUOI